Discours de la Sainte Catherine 2014

Discours de la Sainte Catherine 2014

Mon père,
Monsieur le Premier Président,
Monsieur le Procureur Général,
Mes Chers confrères,

Pour comprendre comment est née la morale laïque, c’est-à-dire la morale des droits de l’homme, il faut l’inscrire dans la postérité de cette gigantesque révolution scientifique, en gros depuis la publication des thèses de Galilée (1632) sur les rapports de la terre et du soleil, et la publication de l’oeuvre majeure de NEWTON : Les Principia Mathematica ( 1687), NEWTON étant le premier physicien moderne. C,est ce que l, on a appelé la révolution copernicienne, c’est-à-dire qu’on passe d’une vision du monde qui était celle de Ptolémée à la vision moderne de NEWTON.

Cette révolution fit passer l’humanité, selon les termes d’Alexandre Koyré, d’une vision d’un monde clos à un univers infini.

Cette révolution va entrainer une rupture avec le monde ancien qui va s’effondrer et le monde chrétien traditionnaliste, qui ne va pas s’effondrer mais qui va devoir relever le défi de la modernité.

RUPTURE AVEC LE MONDE ANCIEN

C’est-à-dire rupture avec le monde aristocratique qui caractérisait déjà la cité grecque.

Dans toute l’histoire du monde aristocratique il y’a l’idée qu’il existe une hiérarchie naturelle des êtres ; et cette conviction va dominer l’Europe jusqu’à la Révolution française, mais elle est déjà présente dans le monde grec.

Dans la république de Platon, les meilleurs, c’est-à-dire les aristocrates, doivent être en haut, et les moins bons , les esclaves ,en bas.

La cité juste, c’est la cité hiérarchisée.

Et il y a quelque chose qui est au cœur même de cette idée aristocratique qui est encore plus profond, c’est la conviction que la vertu, au sens moral du terme, la dignité morale d’un individu se confond avec l’excellence naturelle.

C’est l’idée que la vertu, que la dignité morale est liée aux talents naturels, aux dons naturels qu’on a reçu en partage dès sa naissance et qui vous rendent moins bons ou meilleurs que les autres. C’est ça fondamentalement qui va dominer l’Europe jusqu’à la Révolution française , jusqu’à ce qu’on pose l’égale dignité des individus.

Et cette idée révolutionnaire, qui est d’ailleurs déjà présente dans le christianisme, marque la rupture avec le monde ancien.

Alors que dans le monde ancien , il s’agissait de s’accorder avec le cosmos, considéré comme un monde clos , ordonné et hiérarchisé ; avec la naissance de la morale moderne, il va s’agir de s’accorder avec l’humanité, c’est-à-dire de s’accorder entre individus, et c’est ça les droits de l’homme : « Ma liberté doit se limiter à la condition de son accord avec celle des autres » ; c’est la philosophie des droits de l’homme, la philosophie de la démocratie, c’est la naissance de la morale moderne, c’est la naissance d’un humanisme éthique.

Et cette humanisme éthique n’est rien d’autre qu’un héritage chrétien, même si par ailleurs il y a une rupture avec le christianisme.

Dès la première page des « fondements de la métaphysique des mœurs » KANT dit , ce qui fait la vertu d’un individu , au sens moral du terme, ce qui fait sa dignité morale , ce ne sont pas les dons naturels, mais l’usage qu’on en fait ; c’est-à-dire l’usage que l’on fait de sa liberté , de sa nature.

La seule chose qui est moralement bonne, dit KANT, c’est la bonne volonté.

L’intelligence, la mémoire, la force etc…sont des qualités appréciables , mais ce ne sont pas des qualités morales.

Qu’elle est l’argumentation ?

L’argumentation, elle renvoie à la parabole des talents dans l’Evangile.

Elle consiste à dire ceci :

La preuve que ce qui est moralement bon, ce n’est pas tel ou tel don naturel, c’est que tous les dons naturels peuvent être indifféremment mis au service du bien comme du mal. Ce qui prouve que c’est seulement la volonté qui compte.

Les dons naturels ne sont pas en soi et intrinsèquement bons ou mauvais.

La preuve, c’est que l’intelligence, si on prend cette qualité, elle peut servir à nuire autrui ou à aider autrui.

Malgré l’apparence de simplicité de l’argumentation, on assiste ici à une véritable révolution, exactement à l’équivalent de la Révolution Française, mais dans la pensée, c’est-à-dire à l’effondrement de la morale aristocratique.

Il y’a là un héritage chrétien ; on peut dire que le monde moderne que Kant ouvre avec cette petite argumentation, que cette morale moderne qu’il va fonder, c’est une sécularisation , une interprétation non religieuse de la parabole des talents .

Que dit la parabole des talents : Le maître donne à chacun de ses serviteurs une même quantité d’argent, l’un l’enterre, l’autre la dépense, et le troisième l’a fait fructifier.

La parabole des talents est très difficile à comprendre, mais ce que l’on peut retenir dans la perspective de cette humanisme moderne, c’est que la vertu va dépendre de ce qu’on va faire de ce qu’on a reçu en partage à la naissance

Et donc le monde aristocratique est complètement pris à contre pied. Il va de soi que pour un grec, pour Aristote, la vertu, la valeur morale d’un individu , elle dépend de sa nature , de ses valeurs naturelles.

Pour nous, la valeur morale d’un individu ne dépend pas de ses valeurs naturelles mais de ce qu’il en fait.

On a là quelque chose qui est un héritage du christianisme, mais qui est un héritage sécularisé du christianisme.

Au fond c’est du christianisme sans dieu.

Ça sera la même chose avec la déclaration des droits de l’homme de 1789; c’est le message de l’Evangile , mais sans l’obligation d’avoir la foi.

On voit combien les principes humanistes sont une sécularisation de la vision chrétienne.

Si ce qui fait la vertu d’un individu , ça n’est pas sa nature , mais sa liberté , sa bonne volonté , c’est à dire l’usage qu’il fait de ce qu’il a reçu en partage , alors nous sommes tous à égalité .Tout le monde se vaut sur le plan moral.

On peut être un génie et un mauvais génie ; on peut être peu intelligent et être merveilleux sur le plan moral.

Cette idée anti aristocratique va introduire une autre idée anti aristocratique : l’égale dignité des êtres humains quelles que soient leurs dons naturels.

Bien qu’il s’agisse d’un héritage chrétien, on va néanmoins assister à une rupture avec le monde chrétien.

RUPTURE AVEC LE MONDE CHRETIEN

Rupture avec le monde chrétien sur le plan de la connaissance, de la théorie.

La révolution scientifique c’est aussi la naissance de l’esprit critique et du rejet des arguments d’autorité, et notamment de l’Eglise.

Ce refus des arguments d’autorité c’est chez DESCARTES qu’il apparaît. C’est lui
qui met en place le doute radicale et l’idée de table rase. Il s’agit de faire table rase de tous les préjugés ; de toutes les traditions, de tous les héritages.

Cette idée de table rase va s’inscrire sur la plan politique dans la Révolution française.

Ce geste de la table rase pose les jalons d’une innovation radicale, celle de la révolution scientifique, celle de l’humanisme moderne.

A l’époque cela apparaissait à l’Eglise comme totalement anti chrétien, aujourd’hui l’Eglise tolère la recherche scientifique et même l’encourage comme l’a fait Jean Paul II dans sa dernière encyclique « Fides et ratio »

PASTEUR disait qu’un peu de science éloigne de Dieu mais que beaucoup de science y ramène.

C’est chez KANT que l’on trouve l’idée la plus révolutionnaire par rapport au christianisme traditionaliste, bien que KANT restera chrétien, mais un chrétien non traditionaliste.

Qu’est ce que fait KANT, et c’est ça la révolution Kantienne, on va rentrer dans un univers nouveau qui va rester encore aujourd’hui le nôtre, c’est qu’au lieu de partir de Dieu, il va partir de l’homme, et ensuite il va penser DIEU et c’est ça qui va caractériser la révolution du XVIIIème siècle par rapport au siècle antérieur.

Il part de l’homme ,parce que la première expérience de l ,être humain c’est l’expérience de lui-même ; c’est son expérience d’être fini ; c’est sa finitude dans l’espace et dans le temps.

On part de l’être humain et ensuite on pense Dieu, et chacun pourra être croyant ou pas.

Sur le plan moral, on va assister à une révolution analogue.

C’est dans la perspective de cette humanisme moderne , la fin du théologico éthique, c’est-à-dire la fin de l’enracinement moral dans une perspective religieuse.

Dans la morale chrétienne traditionnelle, on invite les individus à se conformer à des lois morales (ne pas mentir, ne pas voler, etc…)

On invite les individus à se conformer à un certain nombre de principes éthiques, car il s’agit fondamentalement d’obéir à Dieu.

La morale chrétienne n’est pas une morale laïque en ce sens que son fondement, sa source ultime se trouve dans une théologie.

C’est une théologie morale ; on est dans le théologico éthique.

La morale moderne qui va être introduite par KANT, bien que celui-ci restera chrétien, va mettre fin à ce théologico éthique, en disant pour aller vite, que si l’on agit soit par espoir d’une récompense, soit par crainte d’une punition, la morale perd alors, selon lui, toute espèce de signification, et elle serait selon lui une morale intéressée.

Or la vraie vertu , c’est la vertu du désintéressement.

Donc , rupture avec le monde ancien , rupture d’une certaine façon avec le monde le chrétien, mais que va-t-on mettre à la place.

On va mettre à la place une morale humaniste ; on va mettre à la place une morale qui ne se fonde ni sur le cosmos, ni sur Dieu, mais sur l’homme.

Mais question redoutable, qu’est ce qui permet de fonder la morale, la dignité , sur lui.

Pourquoi en faire un être moral, pourquoi le considérer comme la chose la plus importante , là où les chrétiens considèrent que Dieu est plus important que les individus.

Considérer que l’accord entre êtres humains est ce qu’il y’a de plus important, c’est toute la philosophie des droits de l’homme.

Pourquoi l’humanisme ? N’est ce pas une décadence par rapport au monde chrétien comme beaucoup de traditionnalistes vont le penser.

Pourquoi fonder la morale sur l’homme ?

C’est pour répondre à cette question que tout le XVIII ème siècle va s’engouffrer dans une problématique tout à fait passionnante, qui est la problématique de la différence entre l’humain et l’animal.

Toute la problématique sur la question de l’humanité, du propre de l’homme , est liée à la naissance de l’humanisme moderne et le monde chrétien va être ébranlé, car il va cesser d’être aisément traditionaliste et va devoir intégrer ce défi de la modernité.

C’est ROUSSEAU qui va fournir une nouvelle définition de l’humain et qui servira de fondement à la morale moderne.

C’est l’anthropologie de ROUSSEAU, c’est-à-dire la théorie du propre de l’homme.

Il retient deux critères de distinction qui sont fondamentaux, c’est l’idée de liberté, et l’idée d’une double historicité, celle de l’individu, qui s’appelle l’Education et c’est pour cela que ROUSSEAU va écrire l’Emile, et celle de l’espèce qui s’appelle la culture et la politique , et Rousseau écrira le Contrat social ; double historicité que les sociétés animales ne connaitront jamais.

Quelle conséquence sur le plan moral ?

Il y’en a une fondamentale, et je ne retiendrai que celle-ci : c’est le désintéressement.

La vertu se définit comme l’acte désintéressé, c’est-à-dire la faculté de s’arracher à ses penchants égoïstes, c’est-à-dire à sa nature.

La nature est égoïste ; elle nous pousse à nous occuper d’abord de nous mêmes. C’est « Le cher moi » de Freud.

La liberté s’entend comme la capacité à s’arracher à ses penchants égoïstes afin de se soucier des autres.

On connait la formule du droit moderne : « ma liberté doit s’arrêter à la condition de son accord avec celle des autres »

La condition de l’altruisme, c’est que je me limite moi-même pour laisser de la place aux autres.

Il y a là une idée chrétienne sécularisée très profonde.

Derrière cette idée de désintéressement il y a là une idée très profonde de l’amour que Simone Weil retrouvera dans « La pesanteur et la grâce » lorsqu’elle essayera de comprendre ce qu’est l’amour de Dieu ( l’amour que Dieu a pour nous ), c’est un amour gratuit.

C’est peut être la pensée chrétienne la plus profonde qui soit.

Cette amour que Dieu a pour nous, c’est le fait « qu’il se fait manque d’être pour qu’il y ait de l’être » dit Simone Weil, c.’est-à-dire qu’il se retire , qu’il se limite pour que les autres puissent exister.

On a là une magnifique définition de l’amour.

C’est ça le désintéressement ; c’est ce qu’il y a de plus profond dans l’amour.

C’est le fait de se retirer, de se limiter pour laisser l’autre exister.

En conclusion, on voit comment cette morale moderne opère un renversement religieux sans précédent ; une réinterprétation du christianisme sans précédent, en faisant reposer la morale sur l’homme.

Il y a là quelque chose de prodigieusement important .

Et après on peut toujours espérer autre chose.

Mais il est clair que dans la perspective humaniste la religion viendra après pour donner du sens à la vie, mais pas avant pour fonder la morale. Et là c’est un renversement de perspective qui est, sur le plan de l’histoire politique, de l’histoire des idées, de l’histoire même des civilisations, absolument gigantesque.

La religion n’est donc plus, dans la perspective de la morale humaniste, le fondement de la morale, mais son horizon de sens .

Que m’est-il permis d’espérer ? La question reste légitime. Ce sera justement la question de la foi ou de la spiritualité laïque.