L’amour dans les religions, par le Père Joseph Fini

L’amour dans les religions, par le Père Joseph Fini

La messe célébrée lors de la Sainte Catherine, patronne des avocats bastiais, donne lieu à un échange entre l’officiant et le bâtonnier. Nous publions ici le texte du Père Joseph Fini.

L’amour dans les religions
Lorsque nous disons  » l’amour est une attitude centrale de toutes les religions, un point commun » nous avons le sentiment d’énoncer une banalité [qui cache peut-être un souhait], un lieu commun, un constat admis par tous.
Mais est-ce si sûr ?Est-il vrai que toutes les religions parlent d’amour? Et si cela était, l’amour occupe-t-il dans chacune la même place ? Le mot lui-même a-t-il une signification identique ?
Ce sont les interrogations que je veux porter aujourd’hui avec vous.
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1. L’ignorance de la question
Constatons d’abord que les grecs ou les romains, pourtant très religieux, étaient parfaitement éloignés de ces préoccupations, ignorants de ces questions. Aux dieux est d’abord due la vénération, et on peut les invoquer en raison du domaine d’intervention de chacun; ils sont en effet les garants qui de l’ordre politique, qui de la vie familiale, qui du succès des affaires ou des serments et des pactes. La religion en effet concerne la communauté, elle n’est pas affaire de croyance, de sentiment intime. Pour l’individu, la piété est à la fois le respect des choses de la religion et le respect des règles qu’elle établit, des rites qu’elle prescrit.
C’est par la philosophie et non par la religion que s’établit un juste rapport personnel avec les dieux, ainsi que le montre Platon dans le dialogue Euthyphron. Pour Epicure, par exemple, les dieux, pleinement heureux dans leur monde, sont totalement indifférents aux hommes, lesquels peuvent au mieux trouver en eux un modèle de sérénité et d’harmonie par l’aménité. Aristote présentera un dieu que l’on atteint non par la religion mais par la réflexion, une puissance divine animée qui met le monde en mouvement; un tel être n’a besoin de rien, ce qui indiquerait un manque; il n’aime pas , il peut seulement être aimé comme objet suprême de la recherche .
« Tous les philosophes ont ceci en commun, écrit Cicéron(-103 +43), – non seulement ceux qui affirment que Dieu n’a lui-même aucune occupation(…) mais encore ceux qui veulent que Dieu toujours fasse et opère quelque chose – que jamais Dieu ne s’irrite ni ne nuit » .
C’est précisément contre cette impassibilité (apathéia) appliquée au divin que s’élève le penseur latin converti au christianisme, Lactance(250-325). Au dieu insensible et indifférent de l’épicurisme, au dieu source de pure harmonie du stoïcisme ,il oppose un Dieu capable de colère et d’amour, c’est à dire capable de sentiments.[Même si Lactance s’efforce de rester sur le plan philosophique ,c’est le Dieu de la Bible qu’il vise ;on n’est pas loin de l’opposition de Pascal entre le dieu des philosophes et des savants et le Dieu de la Bible, d’Abraham ,de Jacob, de Jésus].
Ni la religion, ni la réflexion qui éventuellement l’accompagne, n’envisagent des relations d’amour entre Dieu et les hommes.

2. Dieu aime
A. Dans la Bible,
c’est précisément cette capacité d’aimer qu’Israël mettra au centre de la manière dont il interprète son histoire et sa relation avec Dieu ;examiner cela nous conduira à comprendre comment se conjuguent amour de Dieu pour l’homme, amour de l’homme pour Dieu, amour des hommes entre eux à cause de Dieu.
Dans le livre de l’Exode, dans un contexte où chaque peuple a un dieu propre, attaché à le suivre et le protéger contre les dieux des autres, Israël relate comment Dieu est intervenu pour le libérer. Le combat contre pharaon qui illustre la toute puissance divine a pour origine non pas un désir de manifester sa force ou sa gloire, mais un sentiment de pitié. La révélation à l’Horeb (Exode 3,1-15) exprime cela en termes très humains « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups des gardes-chiourme. Je suis descendu pour le délivrer… ».L’amour est d’abord cette sollicitude active issue de la compassion ; ce que dira le terme miséricorde quand il traduit les mots hébreux de la racine rehem, les entrailles, le sein maternel.
A côté de cette tendresse se manifestera très vite un autre aspect pour enrichir la compréhension de l’amour de Dieu : la fidélité et le pardon. Dans la révélation au Sinaï (Exode 34,4-10),Dieu se désigne lui-même comme « dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère et plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à des milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché… ».De l’amour et de la justice-justice qu’exigeraient les errances infidèles du peuple- c’est l’amour qui l’emporte.
Cette bienveillance est généreuse et c’est elle qui permet de penser la création, les bienfaits de la nature tout autant que les interventions de Dieu dans l’histoire.
Généreuse cette bienveillance est gratuite, un pur effet de la grâce : c’est ce que soulignera le Discours sur la montagne de Jésus en Matthieu 5,45 : « le Père céleste fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. »

A un tel amour on ne peut répondre que par l’amour; la forme la plus parfaite du sentiment religieux n’est plus la piété mais l’amour. »Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (Deutéronome 6,4) devient le centre de la Loi et le prophète Osée en tirera la conséquence : »C’est l’amour qui me plait et non les sacrifices »(Osée 6,6).
La bienveillance de Dieu devient un modèle pour le roi « il donne du pain aux affamés,…protège les immigrés…soutient l’orphelin et la veuve » comme dit le Psaume 146qui prie pour Salomon, et une exigence pour l’homme droit ; justice, attention aux plus pauvres, partage, règlent les relations entre les hommes et servent de critères pour la sincérité de l’amour envers Dieu : Comment peux-tu dire que tu aimes Dieu que tu ne vois pas si tu n’aimes pas ton frère que tu vois ?(cf.1 Jean 4,20-21).

Ce développement chrétien de la Bible se retrouve dans le Judaïsme, même si l’accent est un peu différent. L’insistance est davantage mise sur la Loi; est juste celui qui la suit. Mais il est impossible d’être « juste » envers Dieu, c’est à dire de lui rendre tout ce qui lui est dû, on peut seulement l’aimer : l’amour n’est pas un sentiment mais se traduit dans des lois, des prescriptions, concernant aussi bien Dieu que les autres hommes. L’amour de Dieu se dit dans l’accomplissement de ses commandements.

L’enseignement de Jésus prêchera concernant la miséricorde une morale de l’excès : la parabole du bon samaritain qui laisse de l’argent à l’aubergiste pour parfaire le rétablissement, la parabole de l’enfant prodigue où s’exprime dans un banquet la générosité d’une paternité non -possessive, l’accueil de la femme adultère ou de la Samaritaine, pécheresse devenant annonciatrice de Bonne nouvelle, incitent ceux que Jésus appelle « non plus serviteurs, mais amis » à une inventivité, à une imagination créative pour construire un Royaume de frères ; « miséricordieux comme le Père  » (Luc 6,16) ils pratiqueront le pardon des offenses et l’amour des ennemis.

B. Dans le Coran,
bien que soient mentionnées sans cesse la grâce et la miséricorde d’Allah et même son amour, le message se concentre sur l’unicité de Dieu, sa puissance et sa force.
Le Miséricordieux est la source de tout ce qui existe, et chaque bien est considéré comme un don de Dieu, une faveur, un effet de sa bonté; « lequel de ces bienfaits de votre Seigneur nierez-vous ? » revient comme un refrain dans la sourate 55. Dieu « va faire venir un peuple qu’Il aime et qui l’aime »(5,54) ; « suivez-moi et Allah vous aimera et vous pardonnera vos péchés! Allah est miséricordieux et prêt à pardonner »(3,21).
De telles affirmations cependant sont soumises à la puissance et à la grandeur de Dieu. Certes Dieu aime ceux qui font le bien, qui sont justes, ceux qui ont confiance en lui, mais il ne saurait en faire ses amis, dans une affection réciproque: cette proximité familière serait indigne de sa majesté. Pour la même raison son amour n’est pas inconditionnel et ne peut s’adresser à tous. Au mieux, dans sa miséricorde, laissera-t-il au pécheur le temps de la conversion avant le châtiment.

Aimer Dieu en Islam c’est se montrer un bon serviteur, reconnaitre ses bienfaits et se soumettre à ses exigences.
Cependant, parmi les divers courants musulmans, le Soufisme et ses mystiques insisteront sur l’amour de Dieu qui comble l’être et qui l’attire dans une ascension vers son origine divine, dans une véritable communion.

Pour tous les musulmans en tout cas, les relations avec les autres hommes sont transformées par cette soumission à Dieu et la sourate 2,77,unit explicitement la foi et les oeuvres : »La bonté pieuse ne consiste pas à tourner vos visages vers le Levant ou le Couchant. Mais la bonté pieuse est de croire en Allah,[…] de donner de son bien, quelqu’ amour qu’on en ait, aux proches, aux orphelins, aux nécessiteux, aux voyageurs indigents et à tous ceux qui demandent l’aide ». Aimer pour l’amour de Dieu est l’un des plus haut degré de la foi.

Ainsi, même si c’est de manières différentes, Judaïsme, Christianisme et Islam , en affirmant que Dieu aime en tirent exemple et exigence pour promouvoir l’amour en réponse, et envers Dieu et envers les hommes.
Je ne veux cependant pas passer sous silence le fait que les hommes pourraient s’aimer pour d’autres raisons que Dieu ou l’amour de Dieu. Ainsi en est-il dans le bouddhisme. Il n’y a pas de foi en un dieu personnel, créateur de toutes choses, et pourtant celui qui cherche à s’éveiller se doit d’être altruiste, à l’exemple de Bouddha, guide spirituel. Il aura d’abord le souci de l’autre en terme de compassion: le souci qu’il soit libre de la souffrance l’amènera à aider l’autre à mettre un terme à la douleur. L’amour de l’autre se dira également dans la bienveillance, le souci que l’autre soit pleinement et vraiment heureux.
Cependant il faut radicalement distinguer l’amour de l’attachement, lequel est l’origine de toute souffrance. C’est pourquoi bienveillance et compassion, qui ont pour objet des êtres, les autres hommes, ne sont que le début du cheminement spirituel et doivent être dépassés, pour un amour ayant les choses pour objet ; alors pourra advenir l’amour sans objet, le seul qui procure vraiment la joie dans la sérénité de l’âme.
[ je voudrais cependant fermer cette brève parenthèse et revenir au centre de mon propos pour aborder – et ce sera le dernier temps de notre réflexion – la spécificité chrétienne dans la question de l’amour]

3. Dieu EST amour

Lorsque Bergson, à la fin de son ouvrage Les deux sources de la morale et de la religion parle de la religion dynamique et du mysticisme, il écrit « Dieu est amour et il est objet d’amour: tout l’apport du mysticisme est là.[…]l’amour divin n’est pas quelque chose de Dieu: c’est Dieu lui même ». Le philosophe ne vise le mystique d’aucune religion particulière, mais formule parfaitement, et il en a conscience, l’apport original du christianisme.
« Dieu est amour » (1Jean 4,16). Nous sommes tellement habitués à cette phrase que nous n’en mesurons pas la force, et nous la ramenons à « Dieu aime ». Mais l’amour n’est pas une qualité de Dieu ,une caractéristique particulièrement significative, il est sa nature même; ce qu’est Dieu, c’est de l’amour et rien d’autre.
Cette nature, nous pouvons l’approcher de deux manières.
D’abord en Jésus. C’est en Jésus, dans la réalité historique de son existence, que nous est donné à voir ce qu’est Dieu. L’Evangile n’énonce pas la thèse « aimer, c’est donner sa vie pour les autres », il montre un homme qui donne sa vie.
L’amour qu’est Dieu nous est révélé dans cet homme, au point que nous disons que Jésus est l’Incarnation de Dieu. Il manifeste que Dieu EST pour se communiquer; l’essence de Dieu est dans cette communication de lui-même, non pas comme une Parole mais comme une Parole faite chair. En cette communication, en Jésus, ce qui sépare l’homme de Dieu disparait; l’amour est réconciliation. C’est dans l’homme Jésus que nous expérimentons que l’amour de Dieu consiste non pas seulement à donner mais à se donner ; il ne fait pas don d’une réalité extérieure à lui mais de lui-même. Dieu est don: c’est cela que nous disons en disant Dieu est amour, cela que nous voyons en Jésus ,donné à l’humanité, livré.
Une autre manière de dire que Dieu est amour est de dire que dans son unité il est Trinité. Le dogme de la trinité est une façon d’aller jusqu’au bout de ce qu’est Dieu comme amour. Ainsi Richard de Saint Victor au XII° siècle explique-t-il : « l’amour n’est possible que là où il y a deux personnes; et il ne trouve sa perfection que lorsque chacune de ces deux veut que l’aimé soit lui-même aimé d’une troisième personne » . Pour chacun des trois, Père Fils et Esprit, la personne et son amour sont une seule et même chose, chacun n’est qu’amour. Chaque personne se caractérise par la relation qui lui est propre, la manière propre d’être amour : ce qui la distingue est justement ce qui l’unit aux autres. L’amour en Dieu n’est pas, comme pour nous, ce qui accepte l’autre, il est ce qui le suscite. La Trinité est la manière dont Dieu est un, une fois que l’on a compris que Dieu est amour. Simone Weil peut alors écrire, pour caractériser ce lien dans l’amour entre unité et trinité: « Dieu est si essentiellement amour que l’unité, qui est en un sens sa définition, est un simple effet de l’amour »(L’amour de Dieu et le malheur). [pour tout ce paragraphe ,voir Remi Brague, Du Dieu des chrétiens, Flammarion]

Dans cette configuration, l’amour des autres hommes prend pour le chrétien un autre sens qu’humanisme ou altruisme. D’une part il est invité à aimer comme Dieu aime, de l’amour même qui est Dieu; il exprime dans l’acte d’aimer les autres la « nature divine » à laquelle il est désormais associé. D’autre part l’amour de l’autre n’est ni moyen ni conséquence de l’amour de Dieu ; il n’aime pas Dieu à travers l’autre, ni n’aime l’autre à cause de Dieu, il aime Dieu en l’autre.

Et maintenant ?

Ce détour réflexif ,il dépend de nous qu’il soit une simple décoration intellectuelle, un savoir ajouté à d’autres savoirs, ou une pierre renouvelée pour construire nos conduites. A chacun de décider…
Deux remarques cependant .
– Il est d’abord essentiel que nous redire que ce qu’affirment les religions, ce que professent les croyants, est toujours plus ou moins éloigné de ce que concrètement ils vivent, dans les obscurités de l’histoire, des circonstances, des passions .
– Il est important que nous formulions, au choix, une prière ou un voeu.
J’en emprunte la formulation d’une part à l’oraison lue à la messe hier en la fête des martyrs du Vietnam « accorde-nous Seigneur, de propager ton amour parmi nos frères, afin de pouvoir être appelés fils de Dieu et de l’être vraiment »,
et d’autre part à la conclusion de la conférence du philosophe bouddhiste Fabrice Mital au carême 2015 de Notre Dame de Paris « puissions-nous, tous, quelle que soit notre tradition donner à l’amour toute sa place ».

Père Joseph Fini
Bastia 25 novembre 2015